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mercredi, août 10, 2022

Venance Konan : Si le Noir n’est pas capable de se tenir debout, laissez-le tomber

Journaliste et écrivain, directeur général du groupe de média ivoirien Fraternité Matin, et de la rédaction du quotidien gouvernemental créé en 1964, Venance Konan a plongé sa plume dans l’histoire de l’Afrique, de l’Égypte pharaonique à nos jours pour en tirer un essai percutant. « Si le Noir n’est pas capable de se tenir debout, laissez-le tomber. Tout ce que je vous demande, c’est de ne pas l’empêcher de se tenir debout », aux éditions Michel Lafon. Avec ce titre, provocateur à souhait, l’auteur ouvre le débat sur l’immense retard que le continent a pris en dépit de l’aide massive et colossale qu’il a reçue, parfois sans obligations de résultats, depuis des décennies. Venance Konan propose des pistes de diagnostic que l’on a déjà entrevues chez l’auteure franco-sénégalaise Axelle Kabou, spécialiste en développement, ou plus récemment chez l’économiste zambienne Dambisa Moyo. « Prisonniers de l’aide, nous le sommes. Nous sommes aujourd’hui convaincus que sans l’aide nous ne sommes plus rien… Et si la meilleure façon d’aider l’Afrique ne serait pas finalement d’arrêter de l’aider et de laisser les Africains se débrouiller comme des adultes ? », questionne l’auteur.
À l’heure où la Chine promet 60 milliards de dollars d’aide à l’Afrique et où la France annonce « généreusement » un milliard d’euros, on ne peut rester que dubitatif sur la portée de ces cadeaux empoisonnés qui vont en réalité grossir les carnets de commandes des industries des pays donateurs. L’essai de Venance Konan offre ici un vade-mecum exaltant, et angoissant à la fois, qui invite à l’avènement d’une néo- Afrique fière de ses racines et de ses cultures, et prête à se tenir debout.

Comment avez-vous choisi le titre de votre livre ?
C’est une citation que j’ai en tête depuis qu’un de mes professeurs me l’a fait connaître au lycée. Et je l’ai utilisée la première fois lors d’un débat organisé par la Communauté Sant’Egidio à Munich, sur l’aide à l’Afrique. J’avais fait valoir que la meilleure façon d’aider l’Afrique serait peut-être de la laisser se débrouiller toute seule. Plus tard, j’ai écrit des articles sur cette question en les enrichissant avec cette citation. Aussi, lorsque j’ai éprouvé le besoin d’écrire ce livre sur la problématique de l’aide à l’Afrique, je dirais que cette citation s’est imposée à moi comme titre.

Les vérités que vous assénez ont-elles bien été prises par les gens du pouvoir que vous côtoyez dans votre profession ?
Tout à fait ! Je crois que tout le monde en Afrique comprend qu’il est temps que les Africains se prennent eux-mêmes en main. Nous voyons tous où nous a conduit l’aide telle que pratiquée. Mon livre est sorti peu de temps après le discours du président ghanéen Nana Akuffo Addo, un discours qui a eu une grande résonance sur le continent. Même nos leaders ont compris que c’est à nous Africains de trouver les moyens de résoudre nos problèmes sans toujours tendre la main pour tout et rien. Cela dit, dans les domaines où nous n’avons pas les capacités, il n’est pas interdit de demander de l’aide. Mais nous devons appliquer maintenant l’adage qui dit « Aide-toi et le ciel t’aidera ».

En 1991, dans son livre percutant « Et si l’Afrique refusait le développement ? » l’économiste Axelle Kabou parlait de l’incapacité des Africains à prendre en charge l’avenir du continent sans tendre la main à l’Occident. Près de 27 ans après, vous écrivez sensiblement la même chose. Est-ce à dire qu’en trois décennies, les choses n’ont pas évolué ?
Il est clair que les choses n’ont pas du tout évolué. Je suis heureux que vous me situiez dans la même lignée qu’Axelle Kabou que j’admire beaucoup. Il y a des vérités qu’il faut asséner pendant longtemps avant qu’elles n’entrent dans les têtes. En son temps, Axelle Kabou avait été combattue par certains intellectuels africains. C’est peut-être ce qui m’attend aussi, mais nous devons être plusieurs à répéter cela pour que notre continent se secoue.

Dire que les Africains doivent repenser leur développement au regard de leurs cultures d’hier, n’est-ce pas la porte ouverte à des attitudes parfois rétrogrades, quand on sait que certaines habitudes culturelles sont néfastes ?
Je ne parle pas de leurs cultures d’hier mais de celles d’aujourd’hui. Les cultures évoluent et nos coutumes ont aussi évolué et il n’est pas question pour moi de prôner un retour à certaines pratiques ancestrales qui n‘ont plus leur place dans l’Afrique d’aujourd’hui. Je pourrais par exemple citer l’excision ou certains meurtres rituels.

Vous effleurez la question de la démographie et de la limitation des naissances, souvent balayées du revers de la main par les gouvernements sous la pression des religieux musulmans. Pourquoi cette retenue ?
Il s’est passé que si l’on veut traiter de tout dans un seul livre, on court le risque de s’égarer. Mais vous avez raison, la question de la démographie reste un problème important pour certains de nos pays. Il y a ceux qui estiment que les Africains, ou plutôt les Africaines, font trop d’enfants, et ceux qui estiment que l’Afrique est sous-peuplée et que notre population constitue notre richesse. Pour ma part, je pense qu’il est criminel de faire des enfants sans avoir les moyens de leur donner une bonne éducation, et de quoi se prendre en charge dans la vie. Nous voyons aujourd’hui notre jeunesse qui prend le risque d’aller se noyer dans la Méditerranée. Nos gouvernants doivent éduquer nos populations sur la nécessaire limitation des naissances.

Comment l’absence de femmes dans les instances de décision peut-elle aggraver la situation du continent ?
Les femmes représentent au moins la moitié de nos populations. On ne peut pas exclure cette moitié et espérer que les choses aillent bien. J’ai écrit dans mon livre que tant que l’Afrique n’aura pas libéré la femme, elle ne s’en sortira pas. Mais il est bon de savoir que dans plusieurs pays, les femmes ont de plus en plus de places dans les instances dirigeantes.

L’Europe parle-t-elle, selon vous, en termes justes de la question de l’immigration ? Pourquoi l’Afrique ne donne-t-elle pas davantage de voix sur le sujet ?
Je peux comprendre que l’Europe se sente envahie lorsque tous les jours on parle de bateaux contenant des « migrants », comme on les appelle, qui errent au large de leurs côtes. En ce moment, la question est en train de provoquer une crise politique en Europe. Et je vous avoue que je suis choqué de ne pas entendre l’Afrique sur la question. Il s’agit avant tout de nos populations, de nos jeunesses ! Mais nos États se taisent parce que ces jeunes qui fuient le continent ne sont rien d’autre que le reflet de leurs échecs.

Et les diasporas africaines, ont-elles compris ces défis, ou se cantonnent-elles dans la charité ?
Je viens de participer au premier Forum des Diasporas organisé à Paris, et je crois que les diasporas africaines sont en train de comprendre qu’elles ont aussi un grand rôle à jouer dans le développement de leur continent. Il est vrai que nos diasporas se contentent le plus souvent d’envoyer de l’argent à leur famille, mais il faut voir aussi ce qu’elles gagnent dans leurs pays d’accueil, et ce que leurs propres pays d’origine font pour les inciter à venir y investir. Il y en a qui se sont organisés pour accueillir leurs diasporas et leur permettre de jouer un rôle, mais d’autres les ignorent complètement et leur refusent même le droit de vote. Ce forum a permis de parler de tous ces problèmes et d’apporter des ébauches de solution.

Certaines voix n’hésitent pas à fustiger la corruption actuelle qui ferait autant de dégâts que l’esclavage et la colonisation ? Votre avis sur la question ?
Je ne peux pas comparer les dégâts de l’esclavage et de la colonisation à ceux de la corruption. Il n’y a aucune commune mesure. L’esclavage et la colonisation ont déstructuré des sociétés entières sur plusieurs siècles, avili et réduit des humains au rang d’animaux, ou pire, au rang d’objets. Je sais que la corruption nous fait beaucoup de mal actuellement, mais ce n’est pas pareil. Pour l’éradiquer il suffit simplement d’une volonté de le faire. La corruption n’est pas une fatalité. Jerry Rawlings et Thomas Sankara, en leur temps, y avaient mis fin. Il existe aujourd’hui sur le continent des pays où cela est farouchement combattu. Je pense notamment au Botswana.

Quels sont les contours de cette néo-Afrique que vous appelez de vos vœux ?
C’est une Afrique qui serait revenue à ses valeurs, qui connaîtrait son histoire et assumerait toute sa culture, mais une culture enrichie avec les apports des cultures des peuples auxquels elle s’est frottée. Pour moi, l’un des drames de l’Afrique est qu’elle s’est totalement reniée. Elle a renié sa spiritualité – qu’on lui a présentée comme étant de la sauvagerie, fétichiste, ou même démoniaque ; elle a renié ses propres ancêtres. Certains sont allés jusqu’à renier leurs cheveux et parfois même leur couleur noire. Finalement, comme le disait Frantz Fanon, le rêve du Noir est de devenir blanc.

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